Mon père n’a pas quitté l’Algérie
Mon père n’a pas quitté l’Algérie.
Par choix ou par circonstances, je ne sais pas vraiment. Mais il est resté.
Et quelque part, on le lui a toujours un peu reproché.
Je veux dire… un ingénieur en informatique en plein boom de la tech en Amérique, avec son sérieux, son intelligence, sa façon de travailler… Il aurait pu faire tellement de choses.
Et dans nos têtes, surtout, nous aurions pu faire tellement de choses.
Alors c’était facile de regarder ailleurs et d’imaginer la vie qu’on aurait pu avoir.
Si seulement il était parti.
Si seulement on avait grandi ailleurs.
Si seulement…
Aujourd’hui, ses trois enfants ont quitté l’Algérie.
Et avant même de partir, j’ai commencé à comprendre que ce fameux « il suffisait de partir » n’avait jamais été aussi simple.
Parce que lorsqu’est venu mon tour, moi aussi j’avais toujours une bonne raison d’attendre.
Ce n’était pas le bon moment.
Il fallait préparer ceci.
Attendre cela.
Avoir assez d’argent.
Être sûre.
Les reproches sont beaucoup plus faciles quand ce n’est pas toi qui dois faire tes valises.
Et puis, avec le recul, je me rends compte d’autre chose :
On en a fait, des choses, en Algérie.
Mes parents ont essayé.
Ils ont tenté leur chance là où ils étaient, et Dieu sait que ce n’était pas toujours facile.
Et malgré tout, j’ai grandi. J’ai étudié. J’ai appris. J’ai voyagé. J’ai ri. J’ai eu une enfance remplie de souvenirs. J’ai eu mes parents près de moi.
Aujourd’hui, je comprends que beaucoup de gens n’ont même pas eu la chance que j’ai eue.
Mes parents ont fait de leur mieux avec ce qu’ils avaient, là où ils étaient.
Et maintenant, c’est moi qui suis partie.
Et vous savez quoi ?
L’herbe n’est pas aussi verte qu’on le raconte chez les voisins.
L’Algérie me manque.
Mes parents me manquent.
Ma famille me manque.
Les rues, le bruit, les habitudes, la nourriture, les odeurs…
Même les mauvaises, hhh.
Parce que partir, ce n’est pas seulement changer de pays.
C’est choisir un endroit où presque tout ce que tu connais se retrouve à quelques heures d’avion et derrière un visa, un billet, des congés, de l’argent, une organisation.
C’est comprendre qu’une mauvaise journée ne se termine plus forcément chez tes parents.
Que tu ne peux pas toujours passer voir ta sœur.
Que les gens que tu aimes continuent de vivre, de vieillir, de tomber malades, de fêter des choses… sans toi.
Et toi aussi, tu continues ta vie sans eux.
Alors aujourd’hui, je comprends un peu mieux ceux qui choisissent de rester.
Pas forcément parce qu’ils manquent d’ambition.
Pas forcément parce qu’ils ont peur.
Parfois, ils ont simplement décidé que ce qu’ils devraient laisser derrière eux vaut plus que ce qu’ils pourraient trouver ailleurs.
Après tout, ici aussi, on tente notre chance.
En Algérie ou ailleurs, parfois il n’y a que le drapeau qui change.
Les obstacles, eux, prennent simplement d’autres noms.
Là-bas, certaines portes sont difficiles à ouvrir.
Ici, d’autres le sont aussi.
La différence, c’est que chez toi, tu as les tiens.
Tu peux tomber une fois, deux fois, dix fois.
Il y aura toujours quelqu’un chez qui rentrer.
Le sol de chez soi sera toujours un peu plus doux quand on tombe.
À l’étranger, tu apprends à rester debout.
Même fatiguée.
Même malade.
Même quand tu voudrais simplement rentrer chez maman et papa.
Parce qu’après tout…
c’était ton choix de partir.
Et peut-être qu’il m’a fallu partir pour enfin comprendre pourquoi mon père, lui, avait choisi de rester.
Under the Haik